Le magicien aux étoiles

Il était un magicien si puissant que toute chose lui obéissait sur la terre. Transformer un chou en carrosse, un sabot en navire, une sorcière en statue de sel, était pour lui jeux d’enfants. Sans anneau enchanté, il tirait de l’or des crapauds; sans botte de sept lieues, il franchissait des fleuves; sans pierre de lune, il disparaissait dans une boule de feu. Mais tout cela ne le satisfaisait plus.

Il s’enferma au milieu de ses grimoires, distilla dans d’étranges cornues du venin de basilic, de la cervelle d’orfraie, des sucs d’hellébore et, après des mois de recherches, il obtint un liquide transparent d’une vertu prodigieuse. Il le versa avec précaution dans une carafe et attendit la tombée du soir. Aucun nuage ne troublait la pureté du couchant, et, une à une, les étoiles parurent. Alors, le magicien traça sur le cristal sept signes cabalistiques puis, tendant les bras vers le ciel, commença ses incantations. Cela dura longtemps, longtemps…Toute la nuit, on entendit dans le silence la voix grave du magicien. L’aube allait poindre lorsque le miracle se produisit. Irrésistiblement attirée, une étoile se détache de la voûte céleste, traversa vertigineusement l’atmosphère et, passant entre les bras levés du magicien, s’engouffra dans la carafe. Une étoile, une étoile authentique était là, prisonnière…Oh! ce n’était qu’une étoile minuscule,à peine visible par les nuits claires, mais le magicien crut mourir de joie en la voyant scintiller derrière le cristal.

Cette réussite inattendue décupla son orgueil. La nuit suivante, il recommença ses incantations et une nouvelle étoile rejoignit sa soeur captive. Il se livra dès lors sans retenue à cette pèche miraculeuse. Les étoiles capturées, de plus en plus nombreuses, se débattaient comme de menus poissons de feu et se heurtaient désespérément aux parois du cristal.

Les astronomes s’aperçurent que des astres disparaissaient. Ne sachant comment interpréter ce phénomène effarant, ils curent bon de donner l’alarme, et les journaux se firent écho de leurs doléances. Mais les gens se disaient :  » Ces  savants sont devenus le jouet de leurs propres calculs. Qu’ils recomptent avec soin leurs étoiles ! Nous avons assez de soucis sans cela.  » Sûr de lui, le magicien s’attaquait à présent à des étoiles plus brillantes; et les poètes, à leur tout, tentèrent d’émouvoir le monde. Mais les gens si disaient :  » Les poètes voient des étoiles là où il n’y en a pas et s’étonnent de ne plus les retrouver les nuits suivantes. Leur imagination les fait délirer. Qu’on les enferme avec les fous !  » Le magicien s’attaqua ensuite aux étoiles les plus scintillantes. La queue de la Grande Ourse disparut et les enfants eux-mêmes, étonnés de ne plus retrouver les animaux fabuleux que figurent les astres, assaillirent leurs parents de question. Mais les gens disaient :  » Ces enfants sont victimes de leur age. Leur fantaisie leur fait voir partout des monstres fantasmagoriques. Nous laisserons-nous troubler par des propos d’enfants ?  » Cependant le magicien devait un jour donner raison aux enfants, aux poètes, aux savants : il parvint à capturer l’étoile polaire, et, du coup, toutes les boussoles se déréglèrent. Cette fois, les gens s’émurent. Qu’allaient devenir les caravanes qui franchissaient les déserts, les vaisseaux qui sillonnaient les océans, les explorateurs qui marchaient vers les pôles ? Quel désastre ! Et si la lune venait à disparaître ! Chaque nuit, les gens étaient au guet, se demandant avec effroi ce qui allait advenir. Le magicien venait de s’attaquer aux étoiles de première grandeur, et lorsque s’éteignit Véga, la belle étoile bleue de la Lyre, ce fut la consternation. C’est à qui offrirait le plus d’or et les plus beaux titres de gloire pour sauver l’humanité menacée !

Au milieu de l’affolement général, quelques vieilles femmes se souvinrent d’une fée que leur grand’mères avaient connue. On explora fiévreusement la forêt où elle s’était retirée. Après avoir franchi d’épais fourrés, des bûcherons découvrirent sous un chêne géant une hutte en verre filé. Devant cette hutte s’étendait une clairière où se promenait un paon. Quelle ne fut pas leur surprise d’entendre l’oiseau leur adresser la parole :  » Que venez-vous faire ici bûcherons ?  »  » Nous cherchons la fée qui s’est réfugiée dans cette forêt. Chaque nuit, des étoiles disparaissent. Le monde aux abois est à la merci d’un odieux maléfice et seule cette fée pourra le conjurer.  » Alors, devant les bûcherons stupéfaits, la queue du paon devint une robe ruisselante de pierreries; son aigrette, une fine couronne de platine et son corps, une fée éblouissante. Et la fée déclara :  » Je consens à vous venir en aide, mais ce sera la dernière fois. Jamais pareil enchantement n’aurait pu se produire si, chaque soir, quelques milliers de personnes avaient admirées le ciel ; leur ferveur n’aurait-elle pas mis en échec les sortilèges les plus puissants ? On ne peut rien contre l’enthousiasme; on ne peut rien contre l’amour. Allez en paix et répétez mes paroles afin que les hommes se montrent plus sages. »

A peine les bûcherons eurent-ils quitté la clairière que la fée tira trois notes aiguës d’un petit sifflet en bouleau qui pendait à sa châtelaine. Une avalanche d’oiseaux s’abattit sur le chêne qui surplombait la hutte. Il en venait de partout, et l’arbre fut bientôt un immense bouquet d’ailes, de chants et de cris.  » Merci! mes chers amis, d’être accourus à mon appel, leur dit la fée. Seuls les oiseaux nocturnes peuvent m’être utiles aujourd’hui. Que les autres se retirent !  » On eût dit que l’arbre, secoué par un vent mystérieux, perdait d’un coup des grappes de feuilles; et il ne resta sur les branches que des hiboux, des chouettes et des rossignols. La fée ajouta :  » Un puissant magicien capture et emprisonne les étoiles. Je ne sais ni à quel fluide ni a quelles incantations il à recours. Il s’agit de découvrir son repaire pour que cesse au plus tôt ce maléfice. Postez-vous ce soir, de mille en mille, sur les hauts arbres. Toute étoile arrachée laisse derrière elle une traînée lumineuse. Déterminez-en soigneusement la direction. Allez ! je me chargerai du reste !  » Le lendemain, la fée tint conseil au milieu des oiseaux revenu de tous les coins du pays. Grâce à leurs observations, elle calcula que le magicien devait résider dans le célèbre château d’Of.

Ce repaire n’était que ruines où grouillaient vipères, scorpions et crapauds; mais, chaque soir, il redevenait un palais somptueux. La fée avait mûri son plan. Elle n’attendit pas une seconde pour se muer en vieille sorcière. de sa robe constellé de pierreries, il ne resta qu’une défroque sale et trouée ; de sa baguette magique, un balai qu’elle enfourcha aussitôt. Ainsi métamorphosée, elle traversa les airs et vint se poser sur un pin en face des ruines du château d’Of. Dès que le soleil se fut couché, les antique murailles se relevèrent comme si une multitude de gnomes invisibles y avaient travaillé, et la merveilleuse demeure apparut avec ses vitraux miroitant aux dernières lueurs du crépuscule. Lentement, l’une des hautes fenêtres à balcon s’ouvrit. Un fin sourire effleura les lèvres de la fée dissimulée dans l’arbre. Rapidement, la nuit s’étendait, une belle nuit sans nuages qui semblait attendre l’apparition des étoiles. Hélas ! le ciel était pareil à une prairie dont un enfant terrible aurait cueilli les pâquerettes. Il ne restait çà et là que de rares étoiles. On eût en vain chercher Aldébaran la rouge, Véga la bleue, Capella la sainte, Agol la secrète, Rigel la précieuse, Sirius l’éclatante. La fée contemplait tristement la voûte céleste; soudain elle vit Bételgeuse osciller telle une fleur dont on vient de saisir la tige. De temps à autre, une secousse plus violente la faisait tournoyer sur elle-même. L’étoile résista longtemps à la puissante attraction du magicien, mais, enfin arrachée, elle tomba du ciel, drapée dans son voile de lumière. La fée enfourcha son balai et atterrit sur le balcon du château d’Of. Déjà le magicien, riant à gorge déployée, avait saisi la carafe où Bételgeuse se débattait au milieu de ses sœurs. Celles-ci allumaient dans la chambre des jeux de reflets si éblouissants que le magicien semblait avoir des prunelles de feu. Ce ne fut qu’après avoir longuement couvé des yeux la carafe qu’il aperçut, assise sur l’appui du balcon, une veille sorcière qui le regardait d’un air méprisant. Elle tenait encore son balai en main. Comme il transformait aisément les sorcières en statue de sel, le magicien se mit à rire de plus belle en pensant au mauvais tout qu’il allait jouer à l’intruse.  » Me direz-vous ce que me vaut l’honneur de votre visite? « demanda t’il avec dédain. La sorcière montra la carafe flamboyante.  » Ha ! Ha ! reprit-il en s’esclaffant, vous voudriez sans doute que je vous offre quelques étoiles pour orner votre cou de rapace ?  »  » Il ne s’agit pas de moi, répondit calmement la sorcière. Il est des choses sacrées auxquelles les fées les plus célèbres n’ont jamais osés toucher. La splendeur de la nuit est de celle-là et je vous conseil de libérer ces étoiles que votre fluide finirait par étouffer.  »   » De quoi vous mêlez-vous, vieille chouette ? reprit insolemment le magicien. Qui vous demande votre avis ? » Et, se précipitant sur elle, il la saisit par les poignets, la traîna à travers la pièce et l’assit de force devant la carafe.  » Maintenant, ajouta-t-il avec un rire diabolique, je vais avoir l’honneur de vous changer en statue de sel. J’aurai soin de vous regarder dans les yeux, qui seuls resteront vivants. Ainsi, vous pourrez, durant l’éternité, contempler l’oeuvre du plus puissant magicien de tous les temps.  » Alors, lentement, férocement, en broyant les poignets de la vieille, il articula : «  Sors Comme Tel, Lors Comme Gel, Dors, Comme Sel !  » Mais, à sa grande stupéfaction, la sorcière se transforma en fée dont la robe constellée de pierreries fit pâlir l’éclat des étoiles prisonnières. Le magicien se mit à trembler convulsivement. Ses jambes se dérobèrent sous lui et, dans sa face décolorée, ses yeux verdirent de peur. Il savait que cette formule prononcée par erreur à l’adresse d’une fée équivalait, pour un magicien, à un arrêt de mort.  » Vois-tu, dit la fée, où ton fol orgueil t’a conduit. Aveuglé par ta puissance, tu ne t’es même pas aperçu que la sorcière dont tu voulais la ruine n’avait pas, comme une vraie sorcière, le nez crochu. Afin que tu serves d’exemple aux vaniteux, tu sera pendu à la lune, les corbeaux te crèveront les yeux, et ton agonie durera  treize nuits .  » Alors, de sa baguette magique, elle toucha la carafe. Le cristal éclata avec un bruit de tonnerre, et un feu d’artifice inouï commença : pareilles à des fusées, les étoiles montaient les unes derrière les autres, en sifflant de joie. Il grêlait du feu et l’univers s’illumina comme un soir de fête. Le ciel entier se mit à scintiller tel un prodigieux diamant aux facettes innombrables. La terre voulut participer, elle aussi, à la félicité générale. Les sources, toutes les sources chantèrent. On vit partout, sur les étangs, sur les rivières, sur les océans, des flammes courir et danser. On entendit les arbres rire, les plaines s’exclamer, les montagnes exulter. Le monde semblait baigner dans une poussière d’astres où les esprits des choses allaient et venaient avec une aisance ineffable.

Cette illumination dura plus d’une heure sous les regards du magicien que défigurait la terreur : chaque traînée flamboyante lui brûlait les yeux, chaque cri de joie lui déchirait la poitrine, chaque soupir de délivrance des étoiles lui perçait le coeur. Quand la fée l’effleura de sa baguette, l’orgueilleux magicien n’était plus qu’un corps vidé de conscience. Et Treize longues nuits durant, son cadavre se balança pendu haut et court à la lune qui glissait solennellement au milieu des étoiles. Quant à la fée, elle disparut comme elle l’avait déclaré. Mais ses paroles ne furent pas perdues. Il y à toujours des gens qui contemplent les constellations; et, depuis lors, quand un destin cruel les sépare, ceux qui s’aiment se promettent de regarder chaque soir, à la même heure, la même étoile.

Auteur : Maurice Carème

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